Awa a le geste précis et le regard qui pétille. Dans son atelier baigné de lumière, à deux pas des puces de Saint-Ouen, elle compose des bouquets qui ne ressemblent à aucun autre : des lignes épurées, presque architecturales, traversées soudain par une touche d'Afrique — une fleur de tiaré, un épi de sorgho, une branche de baobab séchée. À 34 ans, cette fleuriste afro à Paris s'est imposée comme une voix singulière de l'art floral contemporain. Son histoire, son parcours et sa vision du métier racontent une autre façon de vivre la diaspora : créative, fière, ancrée dans la ville.
Nous l'avons rencontrée un matin de semaine, avant l'ouverture. Elle finissait d'installer des seaux de fleurs fraîches, tout en répondant à une cliente venue commander un bouquet pour un anniversaire. « Ici, on ne vend pas seulement des fleurs. On raconte des histoires », glisse-t-elle en ajustant une tige de protea. Son atelier, c'est un peu son salon : on y entre pour un bouquet, on y reste pour discuter.

Salon Made In Africa Paris 2026 - le savoir faire africain
12 décembre 2026
Espace MAS
Le Salon Made In Africa – Paris met à l’honneur le savoir-faire africain à travers un grand marché culturel et artisanal. Le temps d’une journée à l’Espace MAS, créateurs, artisans, restaurateurs et entrepreneurs africains et afro-descendants présentent leurs talents. Artisanat, mode, gastronomie, expositions et animations offrent aux visiteurs une immersion authentique dans la richesse des cultures africaines. Un lieu de rencontres, de découvertes et d’opportunités.
Un parcours entre deux rives
Née à Paris de parents ivoiriens, Awa a grandi entre le 18e arrondissement et les vacances à Abidjan. « Petite, je passais des heures dans le jardin de ma grand-mère. Elle avait des hibiscus, des bougainvilliers, des plantes que je ne voyais pas ici. Pour moi, les fleurs ont toujours eu un goût de là-bas. » Après un bac littéraire, elle s'oriente d'abord vers des études de communication. Un stage dans une agence d'événementiel la met sur la voie : elle passe ses journées à admirer les compositions florales des mariages et des inaugurations. « Je regardais les fleuristes travailler et je me disais : c'est ça que je veux faire. »
À 26 ans, elle change de cap. Elle suit une formation de fleuriste à Paris, enchaîne les stages dans des boutiques du Marais et de Saint-Germain-des-Prés, puis devient cheffe d'atelier dans une maison renommée. « J'ai appris la rigueur, les techniques, le rapport aux saisons. Mais je sentais qu'il me manquait une part de moi-même. » En 2019, elle quitte son poste et ouvre son propre atelier, dans le 18e arrondissement, un quartier qu'elle connaît par cœur. « Je voulais un lieu à mon image : métissé, vivant, loin des codes un peu rigides du floral à la française. »
L'art floral contemporain, une discipline exigeante
Contrairement aux idées reçues, l'art floral contemporain n'est pas une simple affaire de goût. C'est un métier de composition, d'équilibre et de saisonnalité. Awa travaille avec des fleurs fraîches, mais aussi des éléments séchés, des branches, des feuillages. « Je pars toujours d'une couleur, d'une texture ou d'un souvenir. Ensuite, je construis. » Ses bouquets jouent sur les contrastes : la douceur d'une pivoine contre la rugosité d'un épi de blé, la rondeur d'une rose contre la verticalité d'une tige de bambou.
Elle cite volontiers les grands noms de l'art floral contemporain — les Belges, les Néerlandais, les Japonais — mais assume une inspiration plus personnelle. « Mon style, c'est un peu un mélange : la structure européenne, la générosité africaine. J'aime que ça respire, que ça ne soit pas trop serré. » Dans son atelier, pas de compositions figées : chaque bouquet est unique, pensé pour un lieu, une occasion, une personne. « Une cliente m'a demandé un bouquet pour le mariage de sa fille. Elle voulait quelque chose qui rappelle la Côte d'Ivoire. J'ai utilisé des feuilles de bananier, des anthuriums, des fleurs de gingembre. C'était très fort en émotion. »
L'Afrique comme palette d'inspiration
Ce qui distingue Awa, c'est sa capacité à puiser dans l'imaginaire africain sans tomber dans le cliché. Pas de masques ni de statuettes dans ses compositions : plutôt des textures, des couleurs, des symboles discrets. « L'Afrique, c'est une infinité de nuances. Le rouge du karité, le vert du baobab, l'ocre de la terre. J'essaie de retranscrire ça avec des fleurs. » Elle travaille régulièrement avec des fleurs tropicales — anthuriums, oiseaux de paradis, protées — qu'elle associe à des fleurs de saison françaises. « C'est ma façon de faire dialoguer les deux cultures. »
Elle a aussi développé une gamme de bouquets inspirés des marchés africains : des compositions généreuses, colorées, où se mêlent fleurs, épices et fruits séchés. « J'ai grandi avec l'odeur des étals de mon quartier à Abidjan. Je voulais retrouver cette sensation. » Pour elle, l'art floral est un langage : « Une fleur peut dire l'amour, la joie, le deuil. Dans nos cultures, on l'utilise beaucoup pour les cérémonies. J'essaie de réintroduire cette dimension symbolique. »
Cette approche séduit une clientèle diverse : des couples afro-descendants qui cherchent des compositions pour leur mariage, des entreprises qui veulent des décors originaux, des particuliers curieux. « J'ai des clients qui viennent de toute l'Europe. Ils me disent : 'On ne trouve pas ça ailleurs.' Ça me touche. »
Un atelier comme un lieu de vie
L'atelier d'Awa, c'est un peu une extension de son salon. On y trouve des fauteuils chinés, des plantes vertes un peu partout, une playlist qui mélange afrobeat et jazz. « Je voulais que les gens s'y sentent bien, qu'ils puissent prendre le temps. » Elle y organise régulièrement des ateliers de composition florale, ouverts à tous. « J'ai des participants qui n'avaient jamais touché une fleur. Au bout d'une heure, ils repartent avec un bouquet dont ils sont fiers. C'est ma plus grande joie. »
Elle collabore aussi avec d'autres artisans de la diaspora. Récemment, elle a travaillé avec un ébéniste afro d'Île-de-France pour créer des présentoirs sur mesure, mêlant bois locaux et essences africaines. « J'aime l'idée de créer des ponts entre les métiers. On a tellement de talents dans la diaspora. » Elle cite aussi un créateur de bijoux afro à Paris qui fait revivre les symboles ancestraux : « On a fait une collaboration pour un mariage. Les bijoux répondaient aux fleurs. C'était magnifique. »
Pour elle, ces collaborations sont une évidence : « On est plus forts ensemble. Et puis, ça permet de montrer une autre image de la diaspora : créative, professionnelle, exigeante. »
Les défis d'une fleuriste indépendante à Paris
Comme beaucoup d'artisans, Awa a dû composer avec les réalités du métier : les horaires (elle se lève souvent à l'aube pour aller chercher les fleurs à Rungis), la gestion, la concurrence. « Ce n'est pas un métier facile. Il faut aimer se lever tôt, avoir le sens du service, être créatif tous les jours. » Elle a aussi dû faire face aux préjugés. « On m'a déjà demandé si je faisais ça 'pour de vrai'. Comme si une femme noire ne pouvait pas être fleuriste. J'ai appris à ne plus me justifier. Mon travail parle pour moi. »
Aujourd'hui, elle emploie deux personnes et envisage d'ouvrir un second atelier, peut-être à Montreuil ou à Saint-Denis, pour rester en Île-de-France. « J'aime cette région. Il y a une énergie, un mélange. Et puis, je veux rester proche de ma clientèle. »
Conseils d'Awa pour composer un bouquet inspiré
Vous voulez vous lancer ? Awa partage quelques principes simples :
- Partez d'une émotion. Un souvenir, une couleur, une odeur. C'est la base de toute composition.
- Mélangez les textures. Associez une fleur douce à un feuillage plus rugueux, une tige lisse à une branche tortueuse.
- Osez les fleurs tropicales. Anthuriums, protées, oiseaux de paradis : elles apportent du caractère et tiennent longtemps.
- Respectez les saisons. C'est meilleur pour la planète, pour le budget et pour la fraîcheur.
- Ne surchargez pas. Un bouquet réussi, c'est un équilibre. Laissez respirer.
- Ajoutez une touche personnelle. Un ruban, une épice séchée, une branche de votre jardin.
Elle insiste aussi sur l'importance de choisir un fleuriste qui travaille avec des producteurs locaux. « Je m'approvisionne autant que possible en France, et pour les fleurs tropicales, je fais attention aux conditions de culture. C'est un engagement. »
Où trouver l'inspiration florale à Paris
Pour les amoureux de belles compositions, Awa recommande de flâner dans certains quartiers parisiens. Le marché aux fleurs de l'Île de la Cité, bien sûr, mais aussi les petites boutiques du 11e arrondissement, ou les étals du marché d'Aligre. « J'aime l'idée qu'on puisse trouver des fleurs partout, même dans les endroits inattendus. » Elle cite aussi les jardins partagés du 18e, où elle va parfois chercher des feuillages. « Paris est une ville qui regorge de trésors végétaux. Il suffit de lever les yeux. »
Pour elle, l'art floral est une façon de ralentir, de se reconnecter au vivant. « Dans nos vies pressées, prendre le temps de composer un bouquet, c'est presque un acte politique. C'est dire : je prends soin de moi, de mon intérieur, de ceux que j'aime. »
Une inspiration pour la diaspora
À travers son parcours, Awa incarne une génération de créateurs afro-descendants qui inventent de nouveaux codes, loin des cases. « On n'a pas besoin de choisir entre être africain et être contemporain. On peut être les deux. C'est ça, la richesse. » Elle espère que son exemple ouvrira la voie à d'autres. « Si j'avais vu une fleuriste comme moi quand j'étais plus jeune, ça m'aurait rassurée. Aujourd'hui, j'essaie d'être cette personne pour les autres. »
Elle envisage d'écrire un livre, de développer une gamme de bouquets séchés, de collaborer avec des hôtels. Mais son bonheur premier reste l'atelier, le contact avec les clients, l'odeur des fleurs fraîches le matin. « Je ne me vois pas faire autre chose. C'est un métier qui me nourrit. »
Pour découvrir d'autres parcours inspirants de la diaspora, explorez toute la rubrique. Vous y trouverez des artisans, des créateurs, des entrepreneurs qui, comme Awa, réinventent leur métier avec passion et fierté. Et si vous cherchez une pièce unique pour mettre en valeur vos compositions, ne manquez pas le portrait d'un ébéniste afro en Île-de-France : le mobilier sur mesure qui marie bois locaux et essences africaines. Enfin, pour compléter votre intérieur, découvrez ce créateur de bijoux afro à Paris qui fait revivre les symboles ancestraux au quotidien.
En attendant, la prochaine fois que vous passerez devant un fleuriste, poussez la porte. Vous y trouverez peut-être un peu de l'âme d'Awa, et une envie soudaine de composer votre propre bouquet.







