L'Union africaine confie au Togo une mission historique : défendre devant l'Assemblée générale des Nations unies une résolution visant à corriger la représentation cartographique du continent africain. Depuis des siècles, la projection Mercator domine les murs des salles de classe et les atlas mondiaux, réduisant systématiquement l'Afrique à des proportions qui ne reflètent pas sa véritable superficie. Cette distorsion visuelle n'est pas anodine : elle perpétue une hiérarchie géopolitique héritée de l'époque coloniale et influence inconsciemment la perception globale du poids économique et stratégique du continent noir.
La projection Mercator : un héritage colonial qui fausse la réalité
Créée au XVIe siècle par le cartographe flamand Gerardus Mercator, cette projection a révolutionné la navigation maritime en préservant les angles et les directions. Cependant, elle sacrifie l'équivalence des surfaces, grossissant démesurément les régions situées aux hautes latitudes au détriment des zones équatoriales et tropicales. En pratique, l'Afrique y apparaît réduite à des proportions quasi dix fois moindres que sa surface réelle, tandis que l'Europe et l'Amérique du Nord sont disproportionnément agrandies. Cette déformation géométrique a longtemps été acceptée comme une norme cartographique universelle, renforçant inconsciemment une vision occidentalocentrée du monde.
Une mobilisation croissante de la société civile africaine
Depuis plusieurs années, des voix portées par des intellectuels, des géographes et des organisations de la société civile dénoncent les implications géopolitiques de cette représentation biaisée. Des initiatives comme le projet The True Size Map ont popularisé les alternatives, permettant aux citoyens de visualiser les distorsions réelles. Cette prise de conscience s'inscrit dans un mouvement plus large de décolonisation des savoirs, où le continent africain revendique le droit de se voir représenté fidèlement et de reprendre la narration de son importance stratégique. Le Togo, en acceptant cette responsabilité, devient le porte-parole d'une aspiration continentale légitime.
Un enjeu stratégique au-delà de la géographie
Cette résolution transcende la simple question cartographique. Elle symbolise la volonté de l'Afrique de peser dans les institutions multilatérales et de corriger les narratifs hérités du colonialisme. Sur le plan économique, une représentation équitable pourrait influencer les perceptions des investisseurs internationaux et renforcer la confiance des partenaires commerciaux envers le continent. Sur le plan diplomatique, elle affirme la souveraineté africaine face aux structures de gouvernance mondiale dominées historiquement par les puissances occidentales. Le Togo porte donc bien plus qu'une proposition technique : il défend une vision réaffirmée de l'Afrique comme acteur majeur de la géopolitique mondiale.
Quand la cartographie devient un acte politique
La présentation togolaise en septembre à l'ONU marquera un tournant symbolique dans la reconnaissance de l'Afrique. Cette démarche rappelle que les outils de représentation—cartes, statistiques, discours—façonnent nos imaginaires collectifs et nos hiérarchies géopolitiques. En proposant une cartographie qui respecte les proportions réelles, l'Afrique ne demande pas une faveur : elle exige une correction historique. Cette initiative pourrait inspirer une réflexion plus large sur les biais systémiques dans les institutions internationales et les savoirs canoniques qui continuent de minorer le continent africain malgré son potentiel économique, démographique et innovant.



